Synesthésies

marie-claude segui
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Synesthésies

Messagepar marie-claude segui » 15 déc. 2014, 16:57

Bonjour,
Vos recherches portent sur la perception visuelle et ses aspects subjectifs: les synesthésies
J'ai copié sur votre site:
Synesthesies: du grec syn (ensemble) et aisthesis (sensation). Particularités du fonctionnement subjectif, vécues par certains individus, consistant à associer les modalités sensorielles.

Par exemple associer des couleurs différentes à des lettres... et bien d'autres associations...
Dans la grande majorité des cas, la synesthésie n’est ni une pathologie (même si certaines formes peuvent se manifester sous l’effet de drogues), ni une élucubration, mais une particularité individuelle, au même titre que la faculté de bouger les oreilles, l’eidétisme (faculté de percevoir des images visuelles imaginées)... etc


Comment est-il possible de comprendre scientifiquement les synesthésies et donc la subjectivité, presque l'origine de la pensée? :oops:
Comment se lance-t-on dans l'étude d'un tel sujet? n'est-ce pas subjectif? ;)

Merci!

Jean-Michel HUPE
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Re: Synesthésies

Messagepar Jean-Michel HUPE » 17 déc. 2014, 17:13

Bonjour,
"Comment est-il possible de comprendre scientifiquement les synesthésies et donc la subjectivité, presque l'origine de la pensée?"

Je ne suis pas sûr qu'on le puisse vraiment !
L'étude de la subjectivité d'autrui est ce que nous faisons tous, et la littérature reste aujourd'hui, sans doute, toujours l'outil le plus puissant.
L'approche scientifique (expérimentale, qui est celle que je pratique mais qui n’est pas la seule) peut néanmoins apporter des éléments de réponse, notamment lorsque le témoignage est ambigu.
Dans le cas des synesthésies, l'utilisation du langage est en effet problématique, car il doit faire référence à des expériences subjectives qui semblent bien différentes. Quand un synesthète dit « voir » des lettres en couleurs (alors qu’elles sont imprimées en noir sur blanc), je n’ai aucune référence dans mon répertoire subjectif me permettant de comprendre ce qu’il veut dire (je ne suis pas synesthète). Mais je peux tester si ce « voir » correspond à ce qu’on appelle voir en général. Voir quelque chose permet d’accomplir des tâches visuelles. Un contraste de couleur permet ainsi de repérer une cible cachée facilement (à droite). Pour un synesthète dont le 6 « est » rouge et le 9 noir, le rectangle de 6 devrait être aussi facile à trouver sur l’image de gauche que celle de droite. En 2001, Ramachandran et Hubbard ont prétendu que c’était le cas pour un synesthète. Cela semblait dire que voir des couleurs synesthésiques était analogue à la vision des couleurs réelles. Ce résultat n’a jamais été confirmé. Au contraire, toutes les données montrent que les synesthètes ont autant de difficultés (ou presque – la question fait encore un peu débat) à trouver le rectangle que les non-synesthètes. L’approche scientifique nous permet donc dans ce cas de conclure que « voir » des couleurs synesthésiques n’est pas équivalent à voir des couleurs réelles.
Nous avons essayé également de comparer l’activité dans le cerveau pour les couleurs synesthésiques et réelles, par IRM fonctionnelle. Pour l’instant, cette technique n’a apporté aucune information décisive, sans doute parce que les mécanismes impliqués sont trop subtils pour être détectés avec notre technologie actuelle. Mais cela valait le coup d’essayer.

Image
JM Hupé (2012), médecine/sciences 28 : 765-71

« Comment se lance-t-on dans l'étude d'un tel sujet? n'est-ce pas subjectif? »

C’est un sujet scientifique comme un autre, à partir du moment où il y a un objet à étudier. Cet objet, c’est le très grand nombre de témoignages indépendants et convergents depuis 150 ans, qui indiquent que certaines personnes font des associations systématiques et d’autres pas. Savoir si essayer de comprendre ces différences est important ou pas, voire faisable, est une autre question que l’on peut poser à beaucoup de questions scientifiques. Il y a toujours un pari à faire. Dans le cas des synesthésies, ce pari est un peu perdu il me semble, car le manque de marqueurs réellement « objectifs » (dans des tâches de psychologie expérimentale ou en IRM) confine ce sujet à des méthodes basées sur le témoignage. Plus précisément, je dirais que le pari est un peu perdu pour les sciences cognitives, car ses outils ne permettent pas tant que ça de progresser dans la compréhension de la synesthésie et de la subjectivité en général. Au moins jusqu’à maintenant.


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