Ecologie et économie

marie-claude segui
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Ecologie et économie

Messagepar marie-claude segui » 11 nov. 2013, 19:25

Bonjour,
Une question très générale:
On n'a jamais autant dénoncé les aberrations ou absurdités en matière d'écologie (sur la pêche, les importations, l'agriculture, l'élevage...) et elles n'ont jamais été aussi nombreuses!

Est-ce uniquement la faute à l'économie?
Si le développement durable existe à petite échelle peut-il exister à grande échelle?
Y a-t-il des raisons d'être optimiste pour l'avenir?
Quel est votre point de vue?

Merci de partager cette réflexion avec nous.

Samuel REBULARD
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Re: Ecologie et économie

Messagepar Samuel REBULARD » 15 nov. 2013, 07:55

En effet, la forte médiatisation de nombreux problèmes écologiques pourrait laisser imaginer une remédiation plus efficace. Or il semble que ces problèmes loin de se résoudre sont de plus en plus nombreux. Il y a là un paradoxe apparent.

Première chose, si les problèmes écologiques semblent de plus en plus nombreux, c’est que beaucoup ne sont étudiés et médiatisés que depuis peu de temps (quelques décennies au maximum). Des problèmes parfois anciens font l’objet d’une préoccupation récente (du grand public et des politiques tout au moins). C’est le cas par exemple de la destruction des habitats, la production de CO2 et le changement climatique ou, sur la question alimentaire, la toxicité des produits phytosanitaires.

Le temps de l’écologie n’est indéniablement pas le temps de la décision politique.

D’ailleurs, plus généralement les problèmes d’écologie ont des caractéristiques qui les rendent désagréables à l’oreille de beaucoup de décideurs politiques :
- ils sont généralement internationaux : ce qui signifie qu’il faut s’entendre avec les autres pays pour définir des accords, faire respecter ces accords. L’échec des dernières grandes conférences internationales montre une assez mauvaise volonté politique à prendre des engagements fermes.
- ils sont pour beaucoup invisibles ou lointains (exemple de beaucoup de pollutions, baisse des stocks de pêche, augmentation de la teneur en gaz à effet de serre, destruction des forêts tropicales ou des récifs coralliens …). Finalement, ils font l’objet d’une préoccupation lorsque leurs conséquences deviennent visibles et ne peuvent donc plus être niées (la fonte des glaciers ou de la banquise arctique, la mort massive de poissons dans une rivière …). Et ceci d’autant plus qu’elles ont un impact médiatique et économique (exemple des marées vertes). Il est à prévoir que les grandes prises de décisions politiques à venir seront malheureusement la conséquence de crises majeures. Seules celles-ci sont de nature à fédérer suffisamment d’acteurs pour permettent des prises de décisions complexes et courageuses.
- ils ont des dynamiques longues avec une forte inertie. Par exemple, les décisions prises sur l’autorisation de produits phytosanitaires ont des conséquences environnementales et sanitaires 20 à 30 ans plus tard (exemple du DDT ou plus récemment du paraquat). Parmi les 400 molécules phytosanitaires autorisées aujourd’hui, combien le seront encore dans 20 ans ? Combien d’autres auront été autorisées entre temps ? Ce délai s’applique à trois niveaux : le temps pour que l’effet soit visible et prouvé, le temps de la décision politique pour remédiation et le temps que cette décision porte ses fruits. Evidemment, ces durées sont bien supérieures à celle d’un mandat politique.
- ils sont complexes. Scientifiquement et par leurs interactions avec des questions économiques et sociales. Par exemple, pour envisager une activité de pêche sur le long terme, il faut modérer la pêche pour laisser aux stocks le temps de se renouveler. Pour cela il est nécessaire d’avoir des données précises sur l’état des stocks, leur taux de reproduction, ce qui nécessite des études complexes. D’un autre côté, la limitation des quantités pêchées pose des questions à court terme sur la survie des activités de pêche.

Finalement, pour beaucoup de décideurs politiques, comme pour les acteurs économiques l’écologie peut être vue comme une contrainte réglementaire ou une simple opportunité de communication vis-à-vis du grand public. La formation à des fondements d’écologie scientifique des élites est d’ailleurs trop faible.
À ce sujet, il est utile de sensibiliser les futurs citoyens à la notion de « green washing » que l’on observe chaque jour. Il s’agit d’institutions ou d’entreprise qui se donne une image « verte » à grands coups de campagnes de communication et en faisant quelques actions symboliques. Pourtant le fond de leur activité peut rester fortement problématique sur le plan écologique.

Par ailleurs, il existe un certain nombre de verrouillages qui sont liés à des choix anciens et qu’il est difficile de modifier aujourd’hui. Pour reprendre un exemple dans la production alimentaire (mais on pourrait en trouver dans tous les domaines), les décisions après la seconde mondiale ont encouragé les agriculteurs et tous les acteurs agricoles à s’engager dans une production agricole intensive. Celle-ci était basée sur un certain nombre de changements de pratiques : mécanisation, utilisation de la chimie (engrais et produits phytosanitaires), utilisation de variétés à haut rendement (nécessitant les intrants chimiques), irrigation… Ces changements ont nécessité des investissements dans les exploitations agricoles, la spécialisation des exploitations, le développement d’entreprises d’agro-fourniture, la mise en place d’organisations agricoles …
Ce modèle, toujours dominant, est aujourd’hui contesté, mais il a permis d’éviter les famines en Europe dans un contexte de forte croissance démographique. Les conséquences écologiques et sanitaires de ce modèle, ne sont devenues une préoccupation majeure que depuis une vingtaine d’années (même si elles sont connues depuis beaucoup plus longtemps).
Même en admettant que l’ensemble de la profession agricole soit convaincue qu’il existe des solutions alternatives permettant de limiter les conséquences écologiques (ce qui est très loin d’être le cas), le temps de modifier l’ensemble de l’organisation agricole du pays, de former les agriculteurs à de nouvelles pratiques, ceci prendrait beaucoup de temps. Les agriculteurs qui font le choix de modifier leurs pratiques témoignent tous de la difficulté de ces conversions.

Enfin comme dans une précédente réponse, j’insiste sur la responsabilité individuelle (et l’impact collectif) du citoyen-contribuable-consommateur comme pression et moteur du changement. Mais lui aussi a pris des décisions dans le passé qui rende sa conversion écologique difficile : alimentation et vêtements à bas coût mais avec un impact écologique fort, choix d’un habitat nécessitant l’usage quotidien d’une voiture …

Y a-t-il des raisons d'être optimiste ? Oui, sur le long terme et à condition de former et informer correctement les citoyens d'où la mission sociale fondamentale jouée par les enseignants (et les journalistes).
En particulier, en svt, les élèves doivent pouvoir répondre à des questions simples. Par exemple, l’omniprésence du mot biodiversité dans les médias ne permet pourtant pas de répondre à la question légitime « à quoi ça sert la biodiversité ? ». Les arguments éthiques (il faut la préserver pour les générations futures) ne sont pas suffisants pour la plupart des citoyens. D’où l’importance d’illustrer la biodiversité par les services écologiques (dont l’utilisation économique est de plus en plus fréquente). Les occasions dans les programmes sont nombreuses.

Existe-t-il des solutions applicables à grande échelle ?
Pour les questions alimentaires, oui, mais elles s’appliqueront plus ou moins facilement en fonction des régions du monde.
En France, pour les raisons que j’ai évoquées précédemment, le passage massif vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement sera très long. En revanche, dans des pays où la modernisation de l’agriculture, n’a pas eu lieu, cette modernisation peut se faire selon d’autres voies. Il existe aujourd’hui de nombreuses techniques qui permettent à des paysans ne pouvant se payer des tracteurs et des produits phytosanitaires d’augmenter néanmoins leur production, on appelle globalement ces techniques « techniques agro écologiques ». Elles utilisent la meilleure connaissance du vivant et du fonctionnement des écosystèmes pour augmenter la biomasse agricole. Si vous le souhaitez, je pourrais vous donner des exemples.


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