Les découvertes dans le temps...

Histoire des sciences
alice
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Les découvertes dans le temps...

Messagepar alice » 17 oct. 2011, 15:53

Bonjour,

Ne peut-on penser qu'une découverte est particulièrement liée à une époque avec les connaissances scientifiques d'une époque, plutôt qu'à des individus?
En effet quand les scientifiques d'une époque ne sont pas prêts, la découverte n'est pas reconnue (Mendel)

... et donc que l'avancée des sciences et des idées est inexorable..?

Merci

Laurent LOISON
Messages : 13
Enregistré le : 30 août 2011, 16:32

Re: Les découvertes dans le temps...

Messagepar Laurent LOISON » 18 oct. 2011, 22:05

Bonjour,

Il y a en fait 3 questions dans votre intervention :

1. Le lien entre "découverte" et époque. Oui, bien entendu, chaque époque produit un contexte intellectuel qui délimite - comme je le disais dans une réponse précédente - le champ des possibles, c'est-à-dire ce que l'on est capable d'imaginer. Prenons un exemple concret : le concept de sélection naturelle. Ce concept était littéralement impensable au XVIIIe siècle, parce que l'on se représentait alors la nature comme une entité totalement harmonieuse. L'idée de lutte pour l'existence ne pouvait trouver sa place dans un tel cadre de pensée. L'idée que le discours scientifique est structuré (implicitement) par des "représentations du monde" a donné lieu dans les années 1960 et 1970 à d'importantes tentatives de théorisation : Thomas Kuhn La structure des révolutions scientifiques (1962), Michel Foucault Les Mots et les Choses (1966) et François Jacob La logique du vivant (1970). Le mot "découverte" est donc à prendre avec précaution. Evidemment, la nature existe par elle-même en dehors de toute activité scientifique humaine, c'est même un des principes à la base de la science moderne (le "réalisme"). Néanmoins, les découvertes sont aussi beaucoup des constructions intellectuelles. L'opéron lactose n'a pas été découvert, il a été longuement travaillé en fonction des résultats expérimentaux et finalement retenu comme la meilleure façon d'articuler ces résultats.

2. Le risque d'une telle approche, qui relie rigidement époque et possibilités scientifiques, c'est que poussée à l'extrême, elle rend incompréhensible le passage d'un "paradigme" à l'autre. On en arrive alors à questionner la notion même de progrès scientifique. C'est la voie explorée depuis 30 ans par la sociologie des sciences, qui conduit souvent au relativisme : nier, dans une certaine mesure, la dimension objective de la science. Un moyen de ne pas tomber dans ce type d'excés est justement de laisser une place aux individus dans le cours de l'histoire. Certes, l'idée de sélection était dans l'air en 1858, puisque Wallace en proposait une formulation proche de celle de Darwin. Néanmoins, Darwin va poser des questions d'une grande pertinence et d'une grande précision qui resteront invisibles à Wallace - et à beaucoup de ses contemporains. Si l'on retire Darwin du tableau, le cours de l'histoire des sciences en est affecté (ceci n'est évidemment pas valable systématiquement, par exemple, il est certain que si Watson et Crick n'avaient pas existé, la structure de l'ADN aurait été révélée quelques semaines plus tard au plus, puisque 3 laboratoires au moins travaillaient à cette question).

3. La question du progrès scientifique est donc très controversée actuellement, et il est à la mode de la mettre en doute. Mon point de vue n'est pas celui-là. L'idée que je défends est celle de l'existence d'un progrès dans l'histoire des sciences, mais un progrès cahotique, non linéaire, qui aurait pu emprunter d'autres chemins. Cette conception donne tout son sens à l'histoire des sciences : loin d'être une imperfection, le fait qu'une activité à prétention scientifique ait une histoire est au contraire un gage de sa "scientificité". C'est parce qu'un savoir s'est réformé, souvent dans la douleur, qu'il a constitué les conditions de sa possibilité en surmontant ce que Bachelard appelait des "obstacles épistémologiques". Une idéologie, contrairement à une science, n'a pas ce type d'histoire. Les religions, la psychanalyse freudienne, le marxisme, n'ont jamais corrigé leur trajectoire. Un savoir est scientifique parce qu'il a pris le risque de l'erreur, et, s'étant corrigé, arrive à un niveau de fausseté moindre.

Vous le voyez, votre question n'était pas triviale.

Bonne continuation.
Laurent Loison.


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