la découverte de la double hélice d'ADN

Histoire des sciences
yveline
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la découverte de la double hélice d'ADN

Messagepar yveline » 11 sept. 2011, 15:02

Bonjour,
En cours de spécialité SVT en TS, je suis amenée à faire une brève frise des temps retraçant la chronologie des découvertes relatives à la génétique. Or, j'aimerai vraiment savoir si le rôle de Rosalind Flanklin dans cette découverte a été sous estimé : si c'est elle qui a tiré le cliché démontrant la structure double hélice, n'a t-elle pas publié ou interprété cette photo ?
merci

Laurent LOISON
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Re: la découverte de la double hélice d'ADN

Messagepar Laurent LOISON » 14 sept. 2011, 14:25

Bonjour,

Le cas de Rosalind Franklin est intéressant, car depuis les années 1970, elle déchaîne les passions, certains voulant la transformer en martyre de la science du fait de sa condition de femme dans un milieu scientifique anglais, masculin, conservateur et réactionnaire.
Son rôle dans l'histoire de la découverte de la structure de l'ADN est historiquement bien connu et, en général, n'est pas sous-estimé. Elle a apporté, à partir de 1951, des clichés de diffraction aux rayons X d'une qualité sans précédent et qui furent pour Crick et Watson un apport essentiel (comme ils le reconnurent). Elle a publié dans Nature, en son nom propre, ces clichés.
Pour autant, attention à ne pas réduire la science à la simple collecte de faits d'observation ou d'expérimentation qui existeraient en tant que tels dans la nature. Les clichés de Franklin ne "démontrent" pas la structure en double-hélice, mais ont largement restreint l'éventail des modèles acceptables. Dans l'élaboration du modèle, c'est de bon droit que Crick et Watson doivent conserver la place la plus importante, car leur intérêt était prioritairement biologique : ils voulaient élaborer une structure capable de rendre compte de la propriété auto-réplicative des gènes, et cette contrainte fut pour eux la contrainte prioritaire. Franklin, en tant que cristallographe, ne percevait pas le projet biologique de Watson et Crick.
La page anglo-saxonne sur Franklin dans Wikipédia est semble-t-il très complète et bien documentée.
Pour une vision plus générale de l'histoire de la biologie moléculaire, un ouvrage fait référence : Michel Morange, Histoire de la biologie moléculaire, Paris, La découverte, 1994 pour la première édition.

Un dernier point plus général concernant les frises chronologiques. C'est incontestablement un outil pédagogique très important, et il semble tout à fait pertinent de le faire. Néanmoins, la question se pose alors de l'intérêt de l'histoire des sciences pour l'enseignement scientifique. Tels que sont rédigés les programmes (en TS pour la génétique ou en 1ereS (nouveau programme) pour la tectonique des plaques), l'histoire est en fait réduite à une succession de faits, qui en s'accumulant de manière linéaire finissent pas dessiner les contours actuels du concept ou de la théorie en question. En ce sens, son intérêt est minimal, bien que non nul (c'est le risque de la frise). L'idéal (évidemment c'est un idéal, sans contrainte de temps, de matériel, face à un public d'élèves maximalement intelligents) serait :
1. De ne pas donner trop d'importance aux faits en tant que tels et davantage aux conceptions générales à l'intérieur desquelles ils ont été produits. Par exemple, l'idée de gène est d'abord un pur concept (1900), qui permet de rendre compte des résultats de croisement. La décomposition de l'organisme en gènes répondait à la fois à la volonté de trouver "l'atome" de la biologie et au projet de rendre les sciences du vivant davantage mathématiques.
2. De ne pas présenter l'histoire comme une succession obligatoire de découvertes, mais au contraire de montrer les tensions possibles entre les moments (l'histoire du gène s'y prête bien) et, pourquoi pas, les chemins stériles parfois empruntés (on a longtemps sous-estimé l'ADN (au profit des protéines) parce que l'on pensait que cette molécule était trop simple pour porter l'information génétique. Même quand on a su que le noyau était essentiellement constitué d'ADN, beaucoup de scientifiques ont continué de penser que les quelques % de protéines pouvaient tenir qualitativement le rôle principal).

Pour l'histoire de la génétique en particulier, on peut consulter :
E. Fox Keller, Le siècle du gène.
A. Pichot, Histoire de la notion de gène (ouvrage inutilement polémique à certaines occasions, mais mieux documenté que le précédent).

Bon courage pour la suite.

Laurent LOISON
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erratum

Messagepar Laurent LOISON » 15 sept. 2011, 12:59

Bonjour,

Re-lisant ma réponse, je m'aperçois d'une erreur : on savait depuis la fin des années 1930 que les chromosomes étaient constitués à part presque égale d'ADN et de protéines. Ma remarque à la fin de la réponse sur les quelques % représentés par les protéines ne concerne donc pas le noyau en entier, mais plus précisément le facteur transformant identifié par Avery et ses collaborateurs au début des années 1940 (expériences classique de transformation des pneumocoques). Il s'agissait majoritairement d'ADN, mais il demeurait des traces de protéines, et de ce fait, beaucoup de scientifiques continuaient de penser que le pouvoir transformant (c'est-à-dire la propriété héréditaire) était causé par la fraction protéique et non pas par l'ADN.

Laurent Loison.

Laurent LOISON
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Complément

Messagepar Laurent LOISON » 17 sept. 2011, 12:49

Bonjour,
Un petit complément à mes précédents messages. Une collègue m’indiquait hier, fort justement, que les résultats de Franklin apportaient un argument décisif en faveur d’un modèle en double-hélice de l’ADN (différents modèles étaient proposés alors, certains en triple-hélice, d’autres avec les bases azotées vers l’extérieur, etc.), ce qui est tout à fait exact. Watson et Crick furent bien les premiers à le reconnaître, dans leur premier article de 1953 dans Nature (l’article de Franklin est publié juste après dans le même numéro). On peut consulter cet article en ligne (PDF) : http://www.nature.com/nature/dna50/watsoncrick.pdf
Ce texte est intéressant (y compris pour des lycéens, même si évidemment il est en anglais) car :
1. Il est très bref, ce qui est un bel exemple de concision scientifique.
2. Il est d’emblée tourné vers l’avenir, c’est-à-dire les potentialités explicatives du modèle, notamment en ce qui concerne le processus de réplication du matériel héréditaire.
Pour en revenir au cas de Franklin, sa marginalisation relative semble davantage due à deux évènements contingents : elle ne s’entendait pas du tout avec le directeur de son laboratoire (Maurice Wilkins), qui faisait le lien avec Crick et Watson ; et malheureusement elle mourut peu de temps après (1958). Le prix Nobel fut attribué en 1962 à Watson et Crick. Le règlement interdit son attribution à des personnes décédées. Bien sûr le sexisme sévit également en sciences, mais le cas de Franklin est plus compliqué que l’image d’Epinal qui a été construite.

Bon week-end.


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